Les enfants à la maison, la fin des excuses « en raison du boulot » pour ces messieurs, la peur de la violence... Le confinement n'a fait qu'alourdir la charge mentale des femmes en couple. « Le confinement marque la fin d’un mensonge entre moi et moi-même. Avant, je me persuadais que s’il ne faisait rien à la maison, c’était parce que le boulot le fatiguait ou qu’il était rarement là. Maintenant qu’il est au chômage technique et qu’il n’en fait pas une, la vérité m’éclate à la figure », désespère Aline*, mère de 42 ans. La vérité a l’odeur du linge sale par terre, l’image de la vaisselle dans l’évier et les cris de l’enfant ne voulant pas se coucher. Des tâches ménagères dont son mari, désormais 24 heures sur 24 à domicile, ne s’occupe jamais, provoquant de nombreuses crises. « Je vais devenir folle à le voir assis sur le fauteuil à ne rien faire » Souvent le ton monte, la dispute éclate et les reproches fusent. Ce couple est loin d’être une exception. Selon une enquête Ifop « Ma casa va craquer » parue ce mercredi, 49 % des ménages déclarent se disputer davantage au sujet des tâches domestiques qu’avant le confinement. Une hausse significative, qu’on peut expliquer de multiples façons. Premièrement, la fin des excuses faciles. Céline Piques, porte-parole d’Osez féminisme, lance la charge : « Ce qu’on voit, c’est que les hommes et les pères ne font pas les tâches domestiques non par manque de disponibilité mais de volonté. L’abandon des privilèges masculins est refusé, et ce sont toujours aux femmes de s’occuper des tâches les plus ingrates et les plus chronophages ».
Pas de surprise mais des réflexions
De quoi susciter pas mal de désespoir pour la porte-parole, mais aucune surprise ou étonnement : « Christine Delphy avait déjà situé le foyer et la famille comme les paroxysmes de la domination et de l’inégalité. Les femmes se trouvent enfermées à l’endroit le plus injuste, dans une organisation familiale dont la remise en cause est très difficile »
Mais ce qu’il se passe actuellement dans les foyers français pousse à la réflexion. « Ça montre par exemple que le congé paternité, que beaucoup appelaient de leurs vœux pour améliorer la situation, ne servira à rien sans remise en question des hommes et de leur éducation. Il faut changer les habitudes culturelles, plus que vouloir s’attaquer à des questions de durées et de temps, qui ne sont que de fausses excuses. »
Les enfants à la maison, l’ultime coup
La situation devient d’autant plus explosive et invivable qu’une nouvelle tâche est venue s’y est greffée, et pas la plus simple : l’école à la maison. « Comment voulez-vous gérer le télétravail, les tâches domestiques et les deux enfants en une seule journée ? Je fais des nuits de quatre-cinq heures pour avoir le temps de m’occuper de tout. Une fois de plus, c’est à moi de me sacrifier, moi et ma santé », déplore Aline. Toujours selon l’étude de l’Ifop, l’éducation de l’enfant serait le principal motif de dispute au sein des couples, pour 37 % des personnes interrogées.
La tâche éducative semble plus mal répartie que les autres, comme le constate Chloé*, 29 ans et professeure de français au collège : « Dans les cours en visio, dans les mails qu’on reçoit, c’est à 95 % les mères qui sont là. C’est triste à dire mais ça me rend heureuse de ne pas encore avoir d’enfants, vu le manque d’implication de mon mari pour les travaux ménagers, je sais que c’est moi qui aurais dû me farcir les devoirs de nos enfants aussi. »
Travail Invisible
L’enseignante ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre son métier et les tâches domestiques. Jadis déconsidéré, le rôle du professeur connaît un retour en grâce du fait du confinement, les parents ayant compris qu’il n’était pas si aisé que ça d’enseigner à leurs enfants. « Pourquoi cette reconnaissance soudaine ne s’applique-t-elle pas aussi aux tâches ménagères ?, s’interroge-t-elle. A un moment, j’ai pensé qu’on verrait également une vraie prise de conscience de la difficulté domestique et du travail des femmes. Mais je dois être trop optimiste… »
Pour Céline Piques, le problème reste le même qu’avant le confinement : « Il y a cette idée que ce qui se passe dans le foyer ne concerne pas la société. Tant qu’on jugera les tâches ménagères et éducatives des parents économiquement nulles ou gratuites, il n’y aura pas de prise de conscience » Une étude d'Ariane Pailhé et Anne Solaz dans un article publié fin 2019 dans la Revue européenne de sociologie montrait ainsi que les femmes s’occupaient de la maison 160 minutes par jour, contre seulement 115 pour les hommes.
La peur omniprésente
Il faut rajouter les chiffres sur les violences conjugales qui explosent, et qui ne pourraient être que la partie émergée d’une réalité bien plus sombre. Mais que le nombre soit minimisé ou non, il est forcément dans un coin de la tête au moment d’entamer une dispute : « Je conteste de moins en moins, confie Elsa*, femme au foyer de 34 ans. Déjà, je suis épuisée. Ensuite, ça servirait à quoi ? Et puis, quand il lève le ton, j’ai plus peur qu’avant. On est enfermés tous les deux, si ça se passe mal, je ferai quoi ? Du coup, j’ai cessé de commenter la vaisselle qu’il ne fait pas ou l’appartement qu’il salit. Une dispute pourrait être trop coûteuse, je m’occupe de tout en silence »
Une stratégie de recul que constate Françoise Brié, porte-parole de Solidarité femmes (au 3919), membre du Haut conseil à l’égalité et directrice de l’Escale, centre d’accueil et d’hébergement pour les femmes victimes de violences. « Par crainte de subir encore pire, les femmes vont avoir des stratégies de protection en termes de partage des tâches parentales, voire plus loin… Elles accepteront plus de choses, ou renonceront à se battre sur plus de sujets, par peur que cela n’aggrave encore leurs cas. » Ce scénario tragique s’assombrit en cas de présence d’enfants « où pour les protéger de la vision d’une explosion de violence, les femmes vont se soumettre encore plus ».
Prise de conscience
Mais on constate une évolution dans la perception des femmes de leur propre situation. « Depuis le confinement, il y a une prise de conscience chez certaines femmes par rapport aux violences qu’elles subissent, que ce soit les violences de la répartition des tâches domestiques, des violences verbales ou physiques, et qui datent d’avant le confinement. La relation de domination est plus évidente à constater pour elles », conclut Françoise Brié après de nombreux appels reçus.